Navalon de tentadeo

Navalon de tentadeo
Navalon de tentadero. Photo de Carmen Esteban avec sa permission

mardi 6 septembre 2011

La soeur de lait (1)





Toute petite, déjà, ils lui parlaient de Madagascar, des lémuriens rigolos, des baobabs ventrus, de la terre rouge et de la lumière de miel et d'or. Elle avait demandé s'il y avait des éléphants et des lions. Hé bien, non ! Elle fut très déçue. Ils avaient ajouté qu'il y avait des requins, des baleines, des boas gentils, des crocodiles même parfois ailleurs que dans les parcs d'élevage, avant de devenir sac à main, des caméléons, des forêts incroyables, des fruits délicieux, des mangues, de la vanille et des bananes jusqu'à l'intérieur des maisons, des légumes pas toujours «  beaux », mais dont on a oublié la saveur ici, une araignée très vénéneuse, des mygales gentilles, d'énormes crevettes, de gentils lézards jacasseurs qui bouffent les moustiques et autres insectes dans les maisons, des poissons de toutes le couleurs, des lagons, des moustiques hargneux, des zébus, des voleurs de zébus, des chasseurs de voleurs de zébus, des rizières où les femmes se brisent le dos, des cyclones et des pousse pousse, et même des geysers. Pour preuve une multitude de livres illustrés sur lesquels elle s'endormait.



Cela ne l'avait pas vraiment consolée des lions et des éléphants, alors ils lui ont dit qu'après tout, il aurait pu y en avoir, car il y a très longtemps, l’Île Rouge s'était détachée de l'Afrique, envie qu'elle avait de jouer avec les baleines et les dauphins de l'Océan Indien. Nous disons tous les mêmes choses à nos enfants de là bas.



Les Merina, c'est l'éthnie la plus nombreuse de Madagascar, (plus de 20 pour cent), celle de Tana et des riches hauts plateaux. Elle partage avec les Betsileo plus au Sud, vers Fianarantsoa une origine que l'on dit soit indonésienne soit malaise. Les Betsileo sont de fameux ébénistes. Les Merina ont la peau mate et plutôt claire, avec des variations entre le quasi européen et le très brun. Mamy qui est aussi Merina, dès qu'il prend le soleil devient tout noir. On l'appelait « le petit nègre » dans la famille. L'important, là bas, et quels que soient les métissages, est que le Merina n'a pas le type africain. Peau claire en général, yeux en amandes, un peu bridés, cheveux noirs avec des reflets cuivrés, on dit rouges là bas, parfois lisses, souvent joliment ondulés, avec des traits en général fins.



En général francophone, souvent francophile, plutôt aisé, il est très présent ce Merina dans l'Administration ou la Haute Administration où le français est la langue officielle. Également dans l'Enseignement primaire, moyen et supérieur où le français reste solidement implanté. Autant dire que de nombreuses ethnies, comme les côtières le jalousent et le haïssent, aussi bien pour ses singularités asiatiques que pour sa position sociale, et ce contrôle qu'il est supposé exercer sur le centre de décision qu'est Tana. Ce qui n'empêche nullement que nombre d'enfants abandonnés à Tana ou sa région sont Merina. Comme elle.



Elle avait été abandonnée sur la digue de misère, non loin du quartier de misère d'Isotry. Alertée par des bruits de pleurs, S. l'avait cherchée parmi d'autres sacs et l'avait dégagée. S. faisait fonction d'Assistante Sociale et de Responsable de Quartier, c'est à dire, faisait l'interface entre l'Administration et les miséreux illettrés. Aujourd'hui, de plus en plus d'enfants meurent ainsi, abandonnés dans des décharges, ou des latrines, ou sont dévorés par les chiens errants ou parfois, des rats. D'une certaine façon, l'adhésion de Madagascar à la Convention de La Haye, afin de « moraliser » l'adoption a des effets pervers, car si cela coûte aussi cher aux adoptants, l'argent est maintenant contrôlé au niveau d'un Ministère et des diverses ONG habilitées. Les Centres, qui doivent garder les enfants en attente d'adoption près de 2ans en moyenne, jugent que la part qui leur est attribuée est trop faible, (un forfait de 800 euros pour les deux ans) et refusent les enfants à adopter ou tout simplement ferment, pour ne pas avoir à s'occuper d'enfants « placés » par la police. Dans ces centres, évidemment, il n'y a pas de mère pour allaiter, et les laits pour enfants, premier ou deuxième âge sont aussi chers qu'en Europe. Ainsi, une résolution vertueuse peut avoir des conséquences imprévues.



S. l'avait donc recueillie, couverte d’eczéma et de gale, puis l'avait confiée à un Centre du quartier, Centre qui était en train de fermer, et auquel, parmi 347 autres dans le monde ses parents avaient écrit. Le Centre fermant, il avait confié l'enfant accompagnée de leur lettre à une personne qui s'occupait d'adoption, au coup par coup et qui maintenant dirige une petite ONG malgache. Cela fonctionnait ainsi à l'époque, car c'était au « candidat adoptant » de « trouver un enfant », et ensuite d'engager les démarches d'adoption. C'est ainsi, que faisant la sieste au bord de l'Océan Atlantique, celui de chez eux, un beau mois de Juillet, ils furent réveillés par le téléphone : « voilà, j'ai une petite fille à adopter, elle a moins d'un mois, elle a la peau claire, les cheveux rouges, la gale et l’eczéma, mais elle va bien. Vous la voulez ? ». Elle était entrée ainsi dans leur vie. Ils s'étaient bien demandé ce que pouvait être une malgache blanche, avec les cheveux raides et rouquine, eczémateuse et galeuse. Ils ne connaissaient pas encore les nuances sémantiques de là bas.



En France, elle entama sa scolarité. On s'étonna de sa couleur, non en tant que telle, car elle fréquentait des écoles où la mixité de toute nature est de mise, mais par rapport à celle de ses parents. Ils lui avaient pourtant toujours dit qu'elle avait été abandonnée, sans vraiment peut être utiliser le terme. Ils disaient que sa mère trop pauvre, ne pouvait subvenir à ses besoins, et avait préféré qu'elle ait une autre vie meilleure. Comme un acte d'amour, en quelque sorte. La pauvreté, les enfants qui ne connaissent pas la faim, ne la supposent même pas, mais, l'abandon leur parle, surtout lorsque vient la nuit.



Les jours de mal être, ou qu'ils la grondaient, elle leur disait qu'elle voulait voir sa mère, et qu'ils n'étaient pas ses parents. Ils s'y attendaient, et un pédopsychiatre leur dit qu'elle réagissait bien, et qu'on ne pouvait pas se bâtir « à coté de l'adoption, mais dans l'adoption », et qu'il fallait qu'elle fasse ce travail avant l'adolescence et sa crise identitaire.



La première fois qu'elle revint à Madagascar, elle fut effrayée, elle avait huit ans. Cette fois là, elle resta pratiquement 3 jours sans parler. Sûrement craignait-elle cette rencontre avec son pays natal, et si elle « voulait » conserver l'espoir de retrouver sa mère biologique, elle ne « doutait pas vraiment » que ses parents disaient la vérité. Le mendiant estropié pendu et sautant comme un kangourou unijambiste à la portière devait la marquer à jamais. « Donnez leur de l'argent » disait t'elle en pleurant et criant lorsque les mendiants les assaillaient . Mamy expliquait, à la malgache, c'est à dire dans un mélange incroyable de douceur et de fermeté, que « ce n'était pas possible ». Il voulait seulement dire, que donner à l'un ou l'une, même discrètement, déclencherait un raz de marée de demandes indignées des autres sur le thème de « pourquoi pas moi ? ». Hé oui, pourquoi pas eux ? Sauf dire que « ce n'est pas possible »! C'est que dans son si beau pays des lémuriens éberlués et facétieux, la misère est incroyable, agressive et, il faut bien le dire laide, surtout pour une petite fille gâtée.



Ils y revinrent chaque année. Ses parents s'attachaient à lui montrer que la vie très privilégiée de vacances, dans les bons hôtels en bord de plages paradisiaques ou dans la partie haute de Tana, les grandes virées en voiture dans les paysages de rêve, et les repas dans les bons restaurants, n'était pas la vraie vie ici. Que la vraie vie, pour une majorité se situait sur la digue de Tana ou dans les bidonvilles des autres villes. La présence constante à leurs cotés des amis malgaches, surtout Mamy, permettait aussi de lui montrer l'envers du décor, toujours avec délicatesse et force. Il sait mieux que quiconque profiter dans le rire de l'instant qui passe, mais aussi « montrer les choses de la vie » de là bas, avec une surprenante gravité et les illustrer d'anecdotes et de détails, sans concession. Maintenant, elle leur dit que Madagascar lui manque, mais pas pour y vivre.



A suivre




6 commentaires:

Xavier KLEIN a dit…

Quelle intelligence et quelle sensibilité Chulo!
Elever un gosse, c'est dur, mais quand se rajoutent les complications et la problématique spécifiques de l'adoption, cela devient du haut art.
Bon vent à tous...

Maja Lola a dit…

La luxuriance d'une aussi belle nature ne fait pas oublier, hélas, la misère et le malheur, mais peut-être les adoucit-elle ?

J'ai été très touchée par l'émotion qui se dégage de tes lignes sur l'adoption, la générosité de l'accueil, la souffrance de ce petit être meurtri et pris sous protection.

Mais ce qui m'interpelle surtout c'est le "travail" qu'elle doit faire pour se construire, pour se situer dans l'échelle de l'amour familial, pour essayer de reconnaître l'essence de ses origines, sans renier une mère biologique inconnue .... Toute la difficulté réside là.
La tâche doit être difficile et longue mais on sent à travers les lignes que ses parents adoptifs sont aimants, présents et à l'écoute.

Bravo Chulo ! Très beau texte.

ludo a dit…

ai pris ? me suis donné ? enfin, le temps de lire tes chroniques malgaches avec l'envie d '"à suivre". sigue, sigue Don Chulo.et que c'est fort d'avoir permis que cet être cher puisse
"manger à belles dents
embrasser à pleine bouche
chanter à plein gosier
courir à toutes jambes
cueillir à pleines mains
donner à pleins bras
lutter de tout mon corps
penser de toute ma tête
travailler de tous mes muscles
aimer de tout mon coeur...
voilà vivre ma vie. "
(Raymond Abraham)

Ludo

Anonyme a dit…

Chulo, cette page est une de vos plus émouvantes tant le contraste entre la beauté de Madagascar et la malchance et le désarroi d'une fillette, au fil des phrases et du ton neutre que vous adoptez, nous bouleverse.
Courage, un amour intelligent et vrai finira par le vaincre.
Gina

pedrito a dit…

Chulo,
Merci, humblement et profondément merci, de tout coeur, pour ces mots
riches du sens de l'amour et d'humanité.
Au plaisir de te retrouver

Marc Delon a dit…

Olé maternel premier âge...