Navalon de tentadeo

Navalon de tentadeo
Navalon de tentadero. Photo de Carmen Esteban avec sa permission

mardi 13 décembre 2011

Le révisionnisme espagnol (1)

Parfois, je regrette de n'être pas « historien de formation », car je pense qu'il s'agit d'une recherche et de la vérité et des leçons qu'elle renferme. Au delà même du factuel, parfois si difficile à établir et si volatil et finalement souvent contestable dans son interprétation. Mais bien sûr, ce n'est qu'à partir du moment où les faits sont établis qu'ils nous parlent de nous, les humains. Encore faut t'il qu'ils soient établis dans leur « vérité » nue débarrassée de toute influence morale ou jugement. Leur interprétation, explication ou extrapolation est affaire de philosophes, et peut être, trop souvent, l'historien se veut philosophe avant qu'historien. On imagine les dégâts lorsqu'on n'est ni historien ni philosophe, ce qui est le cas de nombreux animateurs du mouvement révisionniste espagnol, avec en figure de proue Cesar Vidal et Pio Moa.



La mémoire, me semble être d'abord un objet individuel. Idéalement, elle fait appel à des « témoins » et à des « acteurs ». Dans le premier cas, elle n'est pas toujours fidèle, car une multitude de paramètres psychologiques, culturels voire sociologiques, tous personnels, peuvent l'infléchir. Les « acteurs » eux ont tendance à raconter « leur histoire », ce qui fait que trop souvent, les « autobiographies » sont sujettes à caution, car il s'agit surtout d'un plaidoyer, ou d'une justification.



C'est la raison pour laquelle, ces outils historiques doivent être recoupés, jusqu'à obtenir une manière de  juste milieu , peu enthousiasmant, où devrait se situer la vérité. A cet égard, par exemple les « diarios completos » de Manuel Azana, me paraissent extrêmement intéressants, car il s'agit de notes prises au fil des jours, qui n'excluent pas les moments de déception, d' horreur, de vanité, de mauvaise foi absolue, de rancœur, d'abattement, de phases dépressives ou de jubilation. Il s'agit d'un matériau brut, intime, dont probablement il se serait servi pour écrire ses propres mémoires, s'il avait vécu assez longtemps. Leur sensibilité, leur spontanéité, leur sincérité ajoutées aux talents incontestables d'écrivain de leur auteur, font de ses « diarios » un outil « incontournable » pour qui désire pénétrer dans l'intimité d'un personnage qui fut au cœur, sinon le cœur et le « cerveau » de la IIème République espagnole, et en comprendre mieux les terribles tensions.



Restent évidemment les archives, lorsqu’elles n'ont pas été détruites en partie, comme c'est trop souvent le cas pour la Guerre d'Espagne, ou mises très tardivement à disposition. Le rôle de l'historien serait donc de reconstituer le puzzle de la vérité, pour bâtir ou contribuer à bâtir une mémoire collective exacte scientifiquement, exempte de haine ou de manichéisme.



Il est vrai aussi que j'ai une certaine fascination pour la chose écrite et ce qu'il faut de don de soi et de sincérité pour l'assumer. Donc, lorsque je lis un livre quel qu'il soit, je me dis que le type a fait ce que je ne suis jamais parvenu à faire : aller au bout d'un livre. Et, inconsciemment, je lui manifeste une forme de respect.



Je ne suis pas totalement dupe non plus, les éditeurs ont tendance à « commander » ou « fabriquer » des livres et des auteurs en fonction de l'air du temps. Mais c'est ainsi, la grande lessiveuse passera et laissera un dépôt, parfois comme une souillure. La très féconde Guerre d'Espagne, du point de vue de la production de livres, est un thème qui ni n'échappe pas à cette règle cruelle.



Ce qui par contre me semble bien plus contestable, car après tout le reste met bien peu de choses en jeu, c'est de faire de l'histoire un objet de marketing, un objet marchand.



Le fameux Pio Moa, a franchi cette ligne avec gourmandise, tout comme d'ailleurs Michel del Castillo avec son « Temps de Franco ». Encore que le second ne se prétende pas historien, tout en portant des jugements définitifs et volontiers méprisants sur l'Histoire. Ce qui est parfaitement son droit, comme l'est le mien de le critiquer.



Tous deux ont en commun une langue raffinée dont l'aménité cache mal certaines haines : le siècle des lumières et les homosexuels pour le second, le siècle des lumières encore, les gens de gauche et bien sûr les communistes, évidemment déclinaison stalinienne pour les deux.





Le livre de Pio Moa intitulé « Los Mitos de la Guerra Civil », a fait un triomphe en librairie, et fut m'a t'on dit, un livre de chevet pour Aznar. Le titre d'abord voudrait assez grossièrement s'opposer au « El mito de la Cruzada de Franco » de Southworth, publié en fin des années 50 et qui démontait la plupart des thèses du franquisme, et, il faut le signaler n'a jamais été sérieusement contesté aux plans historique et scientifique, et demeure aujourd'hui une référence, même si, sur un certain nombre de points précis qu'il aborde, la connaissance historique a grandement évolué.



Ce qui frappe dans le travail de Pio Moa, est qu'il s'appuie sur des interprétations plus que des réalités historiques. On sait aussi que l'historiographie de la Guerre d'Espagne a fait d'énormes progrès vers les années 2000, lorsque en particulier les archives russes et certaines espagnoles se sont ouvertes. De plus, ce sont plus de 15000 livres qui ont été écrits sur le sujet.



On y retrouve, donc chez Pio Moa, tous les pièges de la « mauvaise histoire » surtout dans le cas de la Guerre d'Espagne, à savoir, utilisation de citations connues, sorties de leur contexte d'extrême tension, dans un climat qui plus est d'outrances verbales de tous cotés. Mais aussi, l'absence totale de sources nouvelles ou primaires de nature à faire évoluer le débat. C'est une histoire purement interprétative qui peut, d'une certaine façon séduire par son simplisme anesthésiant, un lecteur qui n'a pas la connaissance suffisante du sujet, et qui ne demande qu'à être convaincu, à condition d'être anti communiste, dans son acception la plus limitative, et, malheureusement, la plus répandue. Mais surtout, dans la démarche intellectuelle, elle utilise ce qu'elle veut démontrer, pour le démontrer.



Donc, pour Pio Moa, chef de file momentané des « révisionnistes », les choses sont d'une simplicité lumineuse, biblique devrait t'on dire. L’Espagne allait bien, elle se développait normalement. Jusqu'à ce que la République, seconde du nom en Espagne n'instille un climat révolutionnaire. Alors, bien sûr, on peut dire que Manuel Azana, lorsqu'il voulut les mêmes réformes de l’État que, peu ou prou Canalejas, et lui même assasiné par un anarchiste,  plus de 20 ans avant, afin de bâtir une démocratie moderne, fut un révolutionnaire.





En fait la narration de l'histoire de la Guerre d'Espagne a subi au fil des décennies de subtiles transformations . Il y eut d'abord la thèse officielle, d'un soulèvement pour protéger l'Espagne d'une conspiration communiste, thèse d'ailleurs qui fut largement reprise par la hiérarchie catholique. Cette thèse perdura de longues années, après les années 50, jusqu'à Southworth qui démonta minutieusement l'imposture.



Mais elle étaya durablement la thèse du « Glorioso Movimiento » salvateur, cette « croisade » donc, que l’Église avait immédiatement et préalablement légitimée. La République, communiste, anti catholique, anti militaire, séparatiste donc anti nationale et anti espagnole voulait détruire l'Espagne éternelle des Rois Catholiques. Franco allait prendre pour ne plus la céder, la place du grand Monarque Catholique et « purifier » l’âme des espagnols, par la répression.



L'autre évolution notoire post 1960 puis de la transition, outre « l'indulto » général, fut de nourrir la thèse d'une folie partagée, qui se traduisait par un « score » de parité chez les victimes des rebelles et les victimes de républicains. Cette thèse, on le sait maintenant, fausse en termes de statistiques, avait l'avantage de renvoyer les belligérants dos à dos dans une responsabilité et horreurs partagées. Approximation d'autant plus bénéfique que ceux qui conduisirent la Transition avaient été souvent au cœur du système franquiste.



Jusque là, la censure et la « loi des responsabilités » qui permettait de poursuivre quiconque censé avoir été pro républicain, le quadrillage de l’Église au début et de la phalange, avait simplement nécrosé la mémoire républicaine, d’autant que les historiens qui s’intéressaient à la Guerre d'Espagne étaient majoritairement anglais, américains ou français, simplement parce que si on était espagnol et n'était pas pro franquiste, on ne pouvait pas être publié, mais également et surtout, on encourrait de graves risques de poursuites ou de brimades.



Il est certain que Vatican II qui fut considéré par Franco comme « un coup de couteau dans le dos »
, avec l'interrogation pourtant très modérément critique des ecclésiastiques sur le rôle de l’Église durant la Guerre d'Espagne puis le franquisme, autorisait une autre approche ou un autre regard.



À suivre




7 commentaires:

Maja Lola a dit…

Très intéressant Chulo.
Bien sûr que tout part du factuel mais la recherche de vérité bien des années après les évènements devient presque une mission impossible.
Comme il faut admettre que le factuel "à chaud" est déjà soumis à interprétations et que, comme tu le soulignes, les "lectures" diverses de cette guerre en fonction des périodes successives, des intérêts recherchés et des climats conjoncturels et politiques du moment, ont dû polluer et déformer toute approche de vérité.
Tu as tout à fait raison lorsque tu précises la nécessité de recoupements les plus honnêtes possibles, les plus fouillés, dépassionnés, dépolitisés.
Travail de longue haleine mais passionnant certainement. Tu t'y appliques avec énergie.
Quant aux livres de "commande", ils s'apparentent à ceux des politiques en campagne.
Difficile pour un lecteur de faire son choix devant une étagère étiquetée "Histoire".

Quedo al acecho de lo que va a seguir ...

Anonyme a dit…

Chulo, votre probité intellectuelle vous honore et c'est courageux d'essayer de débarrasser l'Histoire de ses stéréotypes ou de ses raccourcis.
Et vous êtes fort optimiste.

Gina

Anonyme a dit…

Hier après-midi, je suis allé chercher ma vieille mère afin qu'elle passe toutes ces fêtes avec nous. Elle est abonnée à "Paris-Match" (!) et en feuilletant celui de la semaine dernière j'ai appris que "La valise mexicaine" de Capa, Chim et Taro était sortie chez "Actes Sud" à 84 euros. 4500 images ! J'imagine que vous êtiez au courant de cette parution. J'avais vu le film de T. Ziff en juillet à Arles : un peu fouillis.
L'actualité politique est si riche en ce moment que l'on n'a de cesse de s'interroger sur la "vérité historique". Un visiteur de je ne sais plus quel blog, sur lequel j'avais laissé un commentaire peut-êre un peu trop amer, m'avait reproché d'agiter "la théorie du complot". Il est évident qu'avec pour nourriture le journal de 13 heures de JP Pernaud, cet homme là a une vision parfaite de l'Histoire. Sans complot.
Voyez la trop belle histoire du jeune marchand ambulant tunisien qui s'immole par le feu et provoque "la révolution des jasmins". On commence à savoir aujourd'hui que ce sont les islamistes qui étaient à la manoeuvre et qu'ils ont mis en scène le suicide du pauvre garçon. Le choc des photos a fait le reste et l'Histoire n'est-elle pas écrite par les vainqueurs ?
Avec beaucoup moins de compétence, beaucoup moins de documentation que vous, j'ai une réelle fascination pour cette guerre civile espagnole. J'ai lu des tas de choses, j'en lis encore, je vous lis et souhaiterais comme bien d'autres que vous en écriviez davantage. Mais, comme vous me le disiez il y a peu, nous trouverons bien l'occasion un jour de vider quelques godets ensemble.
Pour le moment je vous souhaite de passer de bonnes fêtes de fin d'année.
JLB

Catherine Legna a dit…

Article intéressant. Savez-vous où on peut trouver des photos de l'autodafé de livres exécuté par la Phalange à l'Université centrale de Madrid en 1939? C'est pour un travail sur l'autodafé moderne.

el Chulo a dit…

Catherine, je vais essayer de mettre en quête d'information sur le sujet. A priori ce sera assez difficile car le régime de franco a censuré tout ce qui pouvait donner une image négative de la croisade, comme ils disent, et de ses suites. Manuel rivas a écrit un très beau livre sur un autodafé en Galice.
Bien à vous

el Chulo a dit…

Pour Catherine, la référence exacte du livre de rivas:
L'Eclat dans l'Abîme ,(Mémoires d'un autodafé) ,Folio 5028,traduction de "Los libros arden mal" par Serge Mestre
bien à vous

el Chulo a dit…

peut etre sur Facebook?